Hasard ou causalité : et si nous reprenions les commandes de notre vie ?
Nous avons tous déjà vécu ces instants suspendus où le réel semble s’aligner d’une manière presque magique. Vous pensez à un ami proche, et la seconde d’après, son nom s’affiche sur votre téléphone. Vous ratez un bus, et cette poignée de secondes perdues vous conduit à faire une rencontre qui va bouleverser votre existence. Face à ces coïncidences troublantes, notre esprit a un réflexe naturel : y voir un signe, un coup de pouce du destin, ou une manifestation mystérieuse du hasard.
Mais si tout cela n’était qu’une illusion de notre perception ?
C’est le point de départ fascinant de la conférence TEDx de Charles Robin, plus connu sous le nom du Précepteur, intitulée « Il n’y a pas de hasard ». Avec la clarté et la rigueur qui le caractérisent, il nous invite à troquer nos lunettes mystiques contre celles de la raison et de la philosophie pour redécouvrir une force bien plus puissante : la causalité.
Le hasard : un simple mot pour masquer notre ignorance
Pour Le Précepteur, le hasard n’existe pas en soi. Il s’agit simplement d’un raccourci de langage, une étiquette que nous collons sur « les événements qui passent sous les radars de la connaissance humaine ».
Prenez le jeu de pile ou face. Nous le considérons comme le symbole ultime de l’aléatoire. Pourtant, si nous étions capables de mesurer précisément la position initiale de la pièce, l’angle de la poussée, la résistance de l’air et le nombre exact de rotations par seconde, le résultat serait prévisible à 100 %. Ce n’est pas le destin qui décide du côté visible de la pièce, c’est la physique. Le hasard n’est ici que le reflet de notre incapacité à calculer assez vite.
Le piège du biais égotique : quand notre cerveau cherche du sens
Pourquoi sommes-nous si prompts à voir de la magie là où il n’y a que de la logique ? Parce que l’être humain a un besoin viscéral de sens, et que notre perception est profondément égotique. Nous aimons l’idée que l’univers s’adresse à nous.
L’orateur met en lumière un paradoxe frappant :
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Le grand hasard invisible : Vous aviez une chance sur 800 milliards d’obtenir précisément le numéro inscrit sur votre carte d’identité. Pourtant, ce chiffre ne provoque en vous aucune émotion, car il n’est pas porteur de signification personnelle.
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Le petit hasard marquant : En revanche, croiser un collègue de travail à l’autre bout du monde vous semblera « incroyable ».
C’est ici qu’intervient le biais de confirmation : notre cerveau comptabilise les coïncidences heureuses mais efface instantanément les milliers de fois où nous avons pensé à quelqu’un sans qu’il ne se passe absolument rien.
La métaphore des dominos : embrasser le déterminisme de Spinoza
Pour illustrer sa vision, Charles Robin s’appuie sur la philosophie de Baruch Spinoza et le concept de déterminisme. L’univers ne fonctionne pas comme un grand livre de contes où l’avenir est écrit d’avance par une entité magique, mais plutôt comme une immense rangée de dominos.
Chaque événement est la conséquence directe d’une cause précédente, qui elle-même devient la cause de l’événement suivant. Action, réaction. Nous sommes tous connectés dans cet enchaînement logique et rigoureux.
De la fatalité à la liberté : devenir maître de sa vie
Loin d’être une vision triste ou robotique de l’existence, cette approche déterministe est en réalité profondément libératrice.
Tant que nous croyons que notre vie est gouvernée par le hasard, la chance ou une bonne étoile, nous restons passifs, installés dans la posture du joueur de casino qui espère que les probabilités pencheront en sa faveur. Nous subissons le mouvement.
À l’inverse, comprendre que le monde est régi par des relations de cause à effet change tout. En prenant conscience des mécanismes qui nous influencent (nos automatismes, nos réactions face au stress, nos schémas relationnels), nous cessons d’être des dominos passifs qui se font bousculer. Nous apprenons à identifier les causes pour mieux orienter les effets.
Comprendre la causalité, c’est s’offrir la seule véritable opportunité d’agir sur notre environnement, de cultiver des relations plus harmonieuses et de reprendre, avec clarté et bienveillance, les commandes de notre propre existence.
L’éclairage des neurosciences : quand la science valide Spinoza
Ce que Spinoza pressentait par la pure réflexion philosophique, les neurosciences modernes le confirment aujourd’hui sous l’imagerie médicale. Notre cerveau est une formidable machine à automatiser : près de 95 % de nos décisions, de nos réactions émotionnelles et de nos comportements quotidiens sont dictés par des processus inconscients. Ce sont nos fameux « dominos » internes. Face à un stress ou à une situation imprévue, ce ne sont pas le hasard ou le libre arbitre absolu qui s’expriment, mais des autoroutes neuronales façonnées par notre histoire, nos expériences passées et notre conditionnement biologique.
Cependant, cette causalité n’est pas une condamnation à la fatalité. Grâce à la plasticité cérébrale — cette capacité du cerveau à remodeler ses connexions en fonction de l’expérience —, nous avons le pouvoir de modifier la trajectoire des dominos. En apprenant à observer nos automatismes inconscients plutôt qu’à les subir, nous créons de nouvelles configurations synaptiques. C’est le point de rencontre exact entre la science et la philosophie : prendre conscience des causes biologiques et psychologiques qui nous déterminent est le premier pas indispensable pour reprogrammer nos réactions et cheminer vers une liberté réelle.