Ce que la façon dont les personnes autistes construisent des Lego révèle sur l’organisation de leur cerveau
« La latéralité est l’un des marqueurs les plus visibles de la façon dont les deux hémisphères du cerveau se spécialisent. Dans l’autisme, cette spécialisation est moins prononcée — ce qui génère une signature motrice unique et hautement individualisée. »
— Erez Freud, professeur associé, Université York (Toronto, Canada)
Quelle main utilisez-vous pour attraper votre tasse de café le matin ? La question semble triviale. Et pourtant, cette préférence automatique — droite ou gauche — est le reflet direct de la façon dont votre cerveau s’est organisé au fil de votre développement. Elle porte un nom : la latéralisation cérébrale.
Chez environ 90 % des humains, l’hémisphère gauche du cerveau se spécialise dans le contrôle fin des mouvements de la main droite. Cette asymétrie n’est pas un caprice de l’évolution : elle reflète une organisation neuronale efficace, où chaque hémisphère prend en charge des fonctions bien définies.
Mais chez les personnes autistes, ce schéma s’efface significativement. C’est ce que vient de démontrer une étude remarquable publiée dans la revue Autism Research — non pas à travers des questionnaires, mais en filmant des adultes construire des modèles Lego.
L’idée de génie : observer des gestes naturels, pas remplir un formulaire
Les chercheurs Emily Fewster et Erez Freud (Université York, Toronto) ont recruté 54 adultes droitiers — 27 avec un diagnostic d’autisme, 27 neurotypiques. Tous ont reconstruit des modèles Lego complexes à partir de briques disposées sur une table standardisée, pendant que leurs mouvements étaient enregistrés en 3D.
Pourquoi les Lego plutôt qu’un test classique ? Parce que les méthodes habituelles — questionnaires, tests d’écriture — ne capturent pas la dynamique réelle du mouvement. Reconstruire un modèle génère au contraire des milliers de gestes naturels et spontanés : saisir, transférer, repositionner, corriger… Autant de données objectives sur la façon dont chaque hémisphère orchestre l’action en temps réel.
📋 Fiche de l’étude
- Auteurs : Emily Fewster, Bat-Sheva Hadad, Erez Freud
- Institutions : Université York (Canada) & Université de Haïfa (Israël)
- Revue : Autism Research — 19 janvier 2026
- DOI : 10.1002/aur.70180
- Financement : CRSNG Canada & Canada First Research Excellence Fund
- Participants : 54 adultes droitiers (27 autistes / 27 neurotypiques)
Trois différences révélatrices dans les mouvements
L’analyse des données a mis en évidence trois schémas distincts chez les participants autistes :
🖐️ Une moindre spécialisation de la main droite
Malgré qu’ils se déclarent droitiers, les participants autistes utilisaient leur main droite beaucoup moins fréquemment pour saisir les briques. La dominance hémisphérique gauche était significativement réduite comparée au groupe neurotypique.
📦 Un espace de travail concentré près du corps
Les participants autistes tendaient à se focaliser sur les briques proches d’eux, réduisant leur rayon d’action. Les neurotypiques exploraient l’ensemble de la surface de façon plus homogène et étendue.
🌀 Des trajectoires motrices radicalement individuelles
C’est peut-être la découverte la plus frappante : là où les neurotypiques adoptaient des schémas de mouvements très similaires d’un individu à l’autre, chaque participant autiste avait sa propre façon de procéder, unique et fortement variable. Une véritable signature motrice individuelle.
Ce que cela nous dit sur l’organisation du cerveau autiste
Ces observations s’inscrivent dans une hypothèse plus large : le cerveau autiste serait moins latéralisé que le cerveau neurotypique. Autrement dit, les fonctions cognitives et motrices y seraient moins strictement réparties entre hémisphère gauche et hémisphère droit.
Chez les personnes neurotypiques, l’hémisphère gauche est très spécialisé dans la planification et l’exécution des gestes fins. Dans le cerveau autiste, cette spécialisation serait plus diffuse — ce qui expliquerait à la fois la variabilité inter-individuelle observée et la moindre efficacité apparente du pilotage moteur dans certaines tâches.
Les chercheurs parlent de traitement moteur « bruité » — une organisation neuronale moins contrainte, plus variable, qui se manifeste concrètement dans chaque mouvement du quotidien.
| Dimension | Cerveau neurotypique | Cerveau autiste (étude York) |
|---|---|---|
| Latéralisation manuelle | Forte (90 % droitiers actifs) | Réduite, même chez les droitiers |
| Stratégies motrices | Homogènes entre individus | Très variables, idiosyncratiques |
| Espace de travail | Explorée largement | Concentré près du corps |
| Spécialisation hémisphérique | Marquée (HG dominant) | Moins prononcée, plus diffuse |
Pourquoi c’est une avancée majeure pour le dépistage précoce
Aujourd’hui, le diagnostic d’autisme repose principalement sur l’évaluation des capacités de communication et des comportements sociaux. Ces compétences émergent relativement tard dans le développement de l’enfant — ce qui explique pourquoi beaucoup de diagnostics ne sont posés qu’après 3, 4, voire 5 ans.
Or, les compétences motrices, elles, se développent dès les premiers mois de vie. Si les « signatures motrices » identifiées par cette étude peuvent être observées tôt — lors de la manipulation d’objets, des premiers jeux de construction, des gestes quotidiens — elles pourraient devenir des marqueurs objectifs de dépistage bien avant que les difficultés de communication ne deviennent visibles.
💡 Ce que ça change concrètement
Identifier ces différences motrices dès la petite enfance permettrait d’initier un accompagnement avant même l’émergence des difficultés de communication — la fenêtre d’intervention précoce la plus efficace. Ce n’est pas encore un test clinique validé, mais la direction de recherche est clairement tracée.
Erez Freud le formule ainsi : les questionnaires classiques « ne capturent pas la nature dynamique du mouvement réel. En observant comment les gens bougent vraiment dans un contexte naturel, nous pouvons identifier des marqueurs objectifs qui pourraient un jour nous aider à fournir des stratégies de soutien plus adaptées, bien plus tôt dans le développement. »
Ce qu’il faut retenir (et ce qui reste à prouver)
Cette étude est rigoureuse et ses résultats solides, mais elle comporte des limites importantes à garder en tête :
- Échantillon limité : 54 participants, tous adultes droitiers. Les résultats devront être répliqués sur des populations plus larges, plus jeunes, et incluant des gauchers.
- Corrélation, pas causalité : L’étude décrit des différences observables, pas un mécanisme causal établi entre moindre latéralisation et autisme.
- Pas encore un outil clinique : Ces marqueurs moteurs sont prometteurs, mais leur utilisation pour le dépistage nécessite encore des années de recherche de validation.
Pour autant, l’approche est novatrice : sortir du questionnaire pour observer le corps en mouvement ouvre une fenêtre objective sur l’organisation cérébrale — une direction qui mérite d’être suivie de près.
Pour aller plus loin
Accédez à l’étude originale publiée dans Autism Research et au communiqué officiel de l’Université York :