Trouver le sens de la vie et la force de la résilience : Rencontre avec Boris Cyrulnik

Dans un échange profond et bouleversant sur le podcast InPower, le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik se livre sur son parcours hors du commun, les mécanismes de la mémoire traumatique, et les clés pour surmonter les épreuves. À travers la discussion autour de ses ouvrages, notamment Le Laboureur et les mangeurs de vent et Psychothérapie de Dieu, il nous invite à repenser notre rapport à l’adversité, à la culture et à la spiritualité.

Source ; @inpowerpodcast

L’enfance : Aux origines du traumatisme

Boris Cyrulnik se définit avec humour comme un « archéopsychiatre », diplômé avant mai 68. Mais son intérêt pour la psychiatrie et la résilience puise sa source dans une enfance marquée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale.

« J’avais clairement compris qu’on avait tué ma famille, mes parents avaient disparu et on voulait me tuer. C’était clairement dit, c’était énoncé. J’avais 6 ans et demi, c’est l’âge où on prend conscience de la mort. »

Il raconte son incroyable évasion d’une synagogue à Bordeaux, où il s’était caché sous le plafond des toilettes pour échapper aux soldats allemands, avant de s’enfuir en se blottissant sous le corps d’une femme mourante dans une camionnette. Cette histoire, si romanesque qu’elle suscitait l’incrédulité et le rire après la guerre, l’a poussé à se taire pendant près de quarante ans, jusqu’à ce qu’il retrouve par hasard l’infirmière de la Croix-Rouge qui l’avait aidé à s’enfuir.

La mécanique complexe de la mémoire traumatique

Contrairement à la croyance populaire voulant que l’on oublie totalement les traumatismes par un phénomène de sidération, Boris Cyrulnik explique que la mémoire traumatique fonctionne souvent par hypermnésie.

« La mémoire traumatique est composée de deux opposés : un centre hyper précis qui explique le syndrome psychotraumatique, et un flou qui n’a pas de fonction et qu’on ne met pas en mémoire. »

L’esprit se focalise de manière ultra-précise sur le centre du danger (comme l’arme d’un agresseur) et occulte complètement le contexte environnant qui n’a pas de fonction adaptative pour la survie. Il aborde également le dilemme de la transmission du traumatisme au sein des familles : parler transmet l’horreur pure, mais se taire transmet le vide et l’angoisse d’un secret indéchiffrable.

La culture comme antidote au totalitarisme

L’une des réflexions centrales de Cyrulnik porte sur la nature humaine et son attrait paradoxal pour l’asservissement. Comment des peuples extrêmement cultivés ont-ils pu basculer dans la barbarie nazie ? Selon lui, lorsqu’une culture devient chaotique et que les repères s’effondrent, l’anxiété grimpe.

« Quand les gens sont malheureux, ils s’accrochent à tout ce qui flotte. Quand on se noie, on s’accroche à tout ce qui flotte. Ils s’accrochent à un sauveur, un escroc arrive, ils se laissent escroquer. »

C’est l’incertitude qui pousse vers le langage totalitaire et le rejet de l’autre. Le neuropsychiatre oppose brillamment la notion de doute à celle de certitude :

« La certitude est tranquille, le doute invite à l’exploration. La certitude : « Oh je suis tranquille, je sais où est le bien, je sais où est le mal ». Mais si l’autre ne pense pas comme moi, il m’insécurise, donc j’éprouve son désaccord comme une agression. »

Contre cette violence, il prescrit deux antidotes fondamentaux : l’affection et la culture. Le sport, le cinéma, la philosophie, les débats sont autant de moyens de créer des liens sécurisants et d’apprendre à accepter que l’autre puisse penser différemment.

Résilience et neuroplasticité

Les carences affectives, qui touchent environ 30% des enfants, laissent des traces visibles sur le cerveau (atrophie des lobes préfrontaux, hypertrophie de l’amygdale, qui est le socle des émotions insupportables). Pourtant, Cyrulnik est porteur d’un message d’espoir prouvé par la science contemporaine :

« La relation fait disparaître la dysfonction cérébrale. C’est vrai pour la vie quotidienne s’il y a de la culture, c’est vrai en psychothérapie. »

C’est là toute l’essence de la résilience : transformer la blessure par l’action, l’attachement, la sécurité affective et le sens.

Spiritualité humaine vs déterminisme religieux

Sur la question des croyances, Boris Cyrulnik fait une distinction capitale entre la spiritualité et la religion.

« La spiritualité fait partie de la condition humaine. Dès l’instant où on parle, on cherche à comprendre […]. En revanche, la religion est un déterminisme culturel. »

La spiritualité pousse à l’exploration, à l’art et à la philosophie : c’est s’émerveiller du miracle improbable de l’existence. La religion dépend du lieu de naissance et de la transmission familiale. Si la spiritualité rassemble, le dogme religieux exclusif — penser posséder la seule et unique vérité — mène historiquement à l’intolérance et aux guerres.

Prendre le pouvoir de sa vie

Interrogé sur le vieillissement et la peur de la mort, Boris Cyrulnik surprend en affirmant que ce sont souvent les jeunes qui en sont le plus angoissés. Plongés dans une course effrénée, ils redoutent le vide. Les personnes âgées, au contraire, perçoivent le temps différemment et développent une curiosité apaisée pour la suite.

Pour clôturer l’échange, à la question rituelle du podcast, « prendre le pouvoir de sa vie », Boris Cyrulnik répond par l’importance vitale du libre arbitre :

« On n’a pas toutes les libertés, je vais mourir un jour. Je n’ai pas toutes les libertés, mais je tiens à ce degré de liberté. Je veux garder mon libre arbitre pour lire, pour choisir l’endroit, l’homme ou la femme avec qui je vais vivre, mon compagnon de jeu… Ça donne sens à sa vie. »